21.2.07

Au cœur de l`ancienne Bénarès

Que dit l`Inde ? Que nous finirons tous par nous monter les pieds sur la tête les uns des autres, quand les eaux de nos glaciers réchauffés auront fini par monter, pour former d`immenses colonnades d`hommes et femmes dressés vers l`azur de dieu en composant les arches de la grande cathédrale humaine, comme une nouvelle Babel élevée vers le ciel.
Le passé nous aide seulement dans la mesure où il nous porte au présent de même que l`avenir nous pousse à l`instant du maintenant.
Qu`il est bon d`être en perpétuelle vacance, sans avoir rien d`autre à faire que poser son cul sur la pierre et flâner en marchant vers les parfums de l`orient.
Mon ange hindou birman m`a montré la voie des essences en la foi tandis que je surveillais ses bagages sur le quai où il faisait les cent pas jusqu`à son wagon où deux cents milliards d`hindous s`étaient engouffrés.
Dans les pas du zen sa voie de foi impériale, allant son chemin pour entasser pèle-mêle ses malles et cartons faits de planchettes de bois, il donna de la voix contre un hindou en colère qui lui poussa sa dernière valise roulant sur le quai car l`ange hindou-birman l`avait bousculé de son coude en plein l`omoplate.
Il s`ensuivit un combat froid de mots et riche d`une intensité à en découdre tout en maîtrisant leur gestuelle incandescente. Le gentil frère de l`ange apaisa la situation et je courais m`entasser à l`arrière des wagons.
Varanasim est une ville dont l`atmosphère ressemble à celles de Paris et Tel-Aviv à porter le regard au-dessus de la terrasse des toits on aperçoit le zoo de Vincennes. La goutte d`or est partout en nous dans le dédale serré des rues étroites.
Bénarès est une ancienne Babylone si neuve dont les allées mènent à Shivà. Ici lors de la cérémoniale Puja du Feu au bord des soirs du Gange on sent le son qui résonne en soi de la voix divine, les sons se mélangent à votre corps intérieur et le ton d`une ancienne chanson très ancestrale se met à chanter le long de vos cordes vocales.
Le son OM du mantra et de la parole ainsi chantée fait vibrer le cœur diamantin d`une onde cristalline.
Là où l`on ressent le plus le pouvoir de Shivà se trouve au Ghat de Manikarnika, lieu de crémation le plus sanctifié et sanctifiant où Parvati laissa tomber une boucle d`oreille (décidemment c`est une manie) - Shivà y creusant un bassin pour la récupérer et le remplissant de sa sueur créa le puits sacré.
Mais ce que l`on ressent au-dessus des buchers c`est le vrai pouvoir de Shivà au lieu des crémations sanctifiées et sacrées, le pouvoir sacré est si ancestral et si neuf à la fois. Les corps brûlés dans le feu du réel, et au-dessus et au dedans de vous : le pouvoir de Shivà comme un éclat brûlant posé sur vous par l`œil du troisième regard, de la conscience intérieure qui perçoit tout, le rayon du grand vide et de la création.
Shivà protège aussi les flammes de la pluie, celui qui s`y asseoit ici subit l`immédiat satori.
Au Ghat de Dasaswamedh (Brahma y sacrifia dix chevaux) le son des cloches résonne là où les mantras sonnent la foi du retour en le soleil, chantent-ils comme les indiens mexicains au retour de l`astre du petit matin ? On dit au revoir au soleil comme on irait se coucher dans les grâces, remerciant le ciel d`y envoyer ses astres.
Le chant divin sonne même au cœur d`un parc à touristes, les occidentaux sont si occidentaux, à chasser le prisme dans l`œil de l`appareil-photo. N`ont-ils pas laissé tomber le bagage de l`ego, avides de sensations et pourtant tournant le dos à l`horizon ? Il y a des Européens et des Japonais, des Américains et des Chinois, tous en quête d`un morceau d`ego à repeindre sur leur drapeau national.
Les femmes sont comme les temples sacrés, difficiles à photographier.
Savez-vous pourquoi Padma s`est réfugié dans une grotte avant de se tirer au Népal ? A cause des chiens qui gueulent dans les vallées hindoues. Car les chiens aboient à la nuit tombée. Ils se répondent en un festival d`abois dont les concerts durent jusqu`à l`aube. Certains gueulent de leur mécontentement et les autres montrent qu`ils gardent le chemin des trésors.

sur les bords du Gange

sur les bords du Gange

Shiva`s tale - une hisoire de Shiva

Le roi des démons à dix têtes, Ravanna, capture la divine Reine Sita et l`emporte loin vers le Sri Lanka où il veut faire d`elle sa femme. Le mari de Sita n`est autre que le Roi Rama, un avatar de Vishnu. Rama entreprend de libérer sa reine avec son frère et une arméee de singes alliés mais chaque tentative est retardée l`une après l`autre. La campagne est vouée à l`échec car Ravanna est un ardent dévot de Shiva. Il a gagné la faveur de Shiva par le biais d'austérités sévères et un culte de chaque jour. D`innombrables étés il s`est assis dans la chaleur flamboyante entre les feux, d`innombrables hivers il s`est tenu immobile dans les eaux glacées, concentrant son esprit vers son Seigneur ; et durant les moussons, il pratiquait sur la tête de jour comme de nuit.
Le Roi Rama et les autres dieux, frustrés dans leur effort pour faire tomber le démon, se mettent finalement en chemin vers le trône montagneux de Shiva pour lui demander de lâcher son dévot. Apparemment sans une seconde pensée, Shiva accorde leur vœu, en disant " Au septième jour du grand combat, il tombera. "
En entendant cela, Parvati la bien-aimée de Shiva, se met en colère : " Comment, je te prie de me dire, peux-tu abandonner un aussi fervent dévot juste comme ça ? N`as-tu aucune conscience ? Mais, bien sûr, ton esprit est décomposé par toute cette herbe que tu fumes ! Que peut-on attendre de celui qui demeure dans les cendres et danse sur les bûchers funéraires ? "
Shiva ne reçoit pas ce coup de fouet verbal en restant assis - c`est ce que nous disent les contes populaires indiens. " Ha, tu n`es qu`une stupide femme qui n`y connaît rien à rien ! De toute façon, qui es-tu pour me pointer du doigt ? N`as-tu pas tué des géants pour t`intoxiquer toi-même de leur sang ? Et que dire au sujet du fait que tu portes une couronne de crânes ? Quelle femme normale ferait une chose si atroce ? "
Ainsi ils se disputèrent si violemment et pendant si longtemps que les dieux devinrent effrayés et eurent à calmer leurs nerfs avec des chansons apaisantes et l`odeur plaisante de l`encens. La fin de Ravanna arriva comme elle fût prédite. Au septième jour, le titan à dix têtes fût tué sur le champ de bataille. Mais il n`y avait rien d`injuste à sa mort. Tous les fruits de son ascétisme culminèrent au faîte ultime de la dissolution, juste au moment où la flèche magique, décochée par l`arc de Rama, terrassa Ravanna.
Wolf-Dieter Storl - Shiva, the wild god of power and ecstasy

L`apprentissage de l`Inglidoo

Partout sur la route les gens ont faim de vous et vous dévisagent parfois comme une bête curieuse. Je bois les visages et l`odeur des sons, plongeant dans le tourbillon des âmes. Certains hindous baignant dans les limbes de l`ignorance passent voilés par le regard de l`indifférence, d`autres se foutent ouvertement de votre gueule, mais la plupart vous disent bonjour à tout bout de champ, vous agrippant, vous bousculant, se battent pour être avec vous, et chemin faisant vous questionnent, engagent la discussion, ivres de savoir ce que vous êtes, si vous êtes marié, où vous passez votre lune de miel, le travail que vous exercez, et se proposent de vous conduire partout où vous le désirez.
La conversation se fait le plus souvent en Inglidoo, un dialecte anglais rudimentaire mâtiné aux forts accents de l`hindi, et le tour de la discussion prend souvent le ton d`un dialogue métaphysique entre un chinois du Sud et un du Nord.

Partout les enfants jouent, indifférents à la misère et les sound-system résonnent de leurs enceintes saturées au flot des musiques de l`Inde.
On rencontre parfois des elfes sauvages à la terrasse d`un restaurant ou sur le toit d`un hôtel. Ils détiennent toujours des informations précieuses sur le chemin d`une quête.

La vision nucléaire d`Arundhati Roy

" Crier haro sur le passé n`avance à rien. L`histoire, c`est du déjà vu, du déjà vécu. Tout ce que nous pouvons encore essayer de faire, c`est d`en changer le cours en promouvant ce que nous aimons au lieu de détruire ce que nous n`aimons pas. Il reste encore quelque beauté dans ce monde brutal et défiguré qui est le nôtre. Une beauté cachée, violente, infinie, qui soit nous appartient en propre, soit nous est venue d`ailleurs avant d`être rehaussée, réinventée et intégrée à notre vie. C`est cette beauté qu`il nous faut débusquer, nourrir et aimer. Fabriquer des bombes ne fera que nous détruire. Peu importe que nous nous en servions ou pas. Elles nous détruiront quoi que nous en fassions.
La bombe indienne est la trahison ultime d`une classe dirigeante qui s`est jouée de son peuple.
Nous aurons beau couvrir nos scientifiques de lauriers, nous aurons beau leur accrocher toutes les médailles de la terre sur la poitrine, la vérité, c`est qu`il est plus facile de fabriquer une bombe que d`éduquer 400 millions de personnes. "
Arundhati Roy, auteure indienne du "Dieu des petits riens" - Booker Prize 1997 - in "L`écrivain-militant"